Successions, ventes d'entreprises : la France à la veille d'un transfert de patrimoine de 9 000 milliards d'euros
D'ici 2040, près de 9 000 milliards d'euros de patrimoine vont changer de mains en France, et des centaines de milliers d'entreprises seront cédées dans la décennie qui vient. Deux acteurs du conseil patrimonial, le multi-family office Zeus Invest et Finzzle groupe, alertent sur l'ampleur du mouvement. Et sur l'impréparation des principaux intéressés, à commencer par les dirigeants qui vendront leur société.
Les ordres de grandeur donnent le tournis. D'ici 2040, près de 9 000 milliards d'euros de patrimoine seront transmis en France, et 370 000 entreprises devraient changer de main d'ici 2030, selon un communiqué du multi-family office Zeus Invest. Le groupe de conseil patrimonial Finzzle regarde un horizon un peu plus lointain et arrive à un constat voisin : d'ici 2035, près de 500 000 entreprises, représentant environ 3 millions d'emplois, devraient être cédées au moment du départ à la retraite de leurs dirigeants. La démographie ne laisse guère de doute. D'après les données Bpifrance citées par Finzzle, 25 % des chefs d'entreprise ont aujourd'hui plus de 60 ans, et un sur dix a passé 65 ans.
Cette « grande transmission » concerne d'abord les familles concernées, mais pas seulement. Elle va déplacer une masse d'épargne considérable vers des placements financiers, et mettre à l'épreuve tout l'écosystème du conseil, des notaires aux conseillers en gestion de patrimoine (CGP). Pour les particuliers, elle rappelle une règle de base : une succession s'anticipe. En ligne directe, chaque parent peut transmettre à chaque enfant 100 000 euros tous les quinze ans sans payer de droits de succession. Au-delà, le barème grimpe par tranches, jusqu'à 45 % pour les patrimoines les plus importants. Donner tôt, et en plusieurs fois, coûte donc souvent bien moins cher que tout léguer d'un coup.
Des dirigeants transformés en investisseurs du jour au lendemain
Pour les chefs d'entreprise, l'enjeu dépasse la fiscalité. Philippe Lauzeral, président de Finzzle groupe, pointe un angle mort : des centaines de milliers de cédants vont toucher en quelques mois un capital important, sans avoir jamais géré un portefeuille financier. Leur patrimoine était concentré dans un actif qu'ils connaissaient par cœur, leur société. Il devient soudain liquide, à piloter avec des notions nouvelles pour eux : diversification, allocation d'actifs, horizon de placement, liquidité. « Le système a organisé la cession des entreprises. Il n'a pas structuré l'après », résume-t-il.
Le sujet est d'autant plus sensible que ce capital sert souvent de retraite de substitution. Chez les travailleurs non-salariés, les pensions suffisent rarement à maintenir le niveau de vie antérieur : le produit de la vente doit alors générer des revenus réguliers pendant vingt ou trente ans. Or, observe Finzzle, les cédants raisonnent d'abord impôt. Le pacte Dutreil, qui allège les droits lors de la transmission d'une entreprise familiale, ou le remploi du produit de cession, qui permet de reporter l'imposition de la plus-value à condition de réinvestir, sont des outils utiles. Utilisés isolément, ils poussent à investir trop vite, sous pression fiscale ou commerciale, et à surpondérer des actifs difficiles à revendre. Le conseil de Philippe Lauzeral tient en une phrase : accepter de ne pas investir tout de suite, sécuriser d'abord un socle de revenus, puis déployer progressivement. « Un capital mal structuré ne protège pas, il expose », prévient-il.
Les multi-family offices en première ligne
Cette vague redessine aussi le métier de ceux qui conseillent les grandes fortunes. Un family office est une structure privée dédiée à la gestion des intérêts d'une seule famille fortunée : placements, immobilier, fiscalité, parfois philanthropie. Un multi-family office mutualise ces services entre plusieurs familles, ce qui ouvre ce type d'accompagnement à des patrimoines moins colossaux, typiquement ceux d'entrepreneurs après une cession.
Pour Zeus Invest, fondé par Kevin Lajus, la grande transmission va profondément transformer le métier de conseiller en gestion de patrimoine, qui ne peut plus se limiter au choix de placements. Les patrimoines se complexifient, mêlant entreprise, immobilier et actifs financiers, et le communiqué s'interroge aussi sur la place de l'intelligence artificielle, présentée comme un renfort de l'analyse patrimoniale, pas comme un substitut à l'expertise humaine.
Reste le calendrier. Une cession d'entreprise se prépare plusieurs années en amont, et les 370 000 passages de relais annoncés d'ici 2030 par Zeus Invest laissent peu de temps aux retardataires. Finzzle y insiste : les erreurs les plus coûteuses se commettent dans les premiers mois suivant la vente, précisément quand rien n'oblige à se précipiter.


